De l'extensibilité problématique du rapport à la réalité, chez les distraits.

Publié le par Joëlle Pétillot

De l'extensibilité problématique du rapport à la réalité, chez les distraits.

Le propre des distraits est l'extensibilité problématique du rapport à la réalité.

En clair, -je l'ai écrit ailleurs, mais persiste et signe-le distrait n'est pas là.
Enfin pas toujours.
Les actes les plus banals sont souvent accomplis à une distance cosmique du concret, surtout après une très dense journée.

En cette fin d'après-midi, je remontais d'un pas mou l'avenue dans laquelle se situait mon lieu de travail ; fort longue puisque la susdite commençait à Ivry-sur-seine, pour finir à Vitry.

Je l'avoue le rouge au front, je pétunais à l'époque, et n'ayant pas ma dose de nicotine du fait d'un usage immodéré en cours d'exercice professionnel, j'allais donc quérir chez l'aimable buraliste sis dans un troquet appelé "le Parmentier", le paquet cartonné dont la seule perspective me faisait onduler des narines.

Pour dire les choses crûment, je mourais d'envie, mon labeur fini, de m'en griller une avec volupté.

Tout en arpentant l'avenue sue par coeur et en dépit du besoin de fumette qui me tailladait les entrailles, je trouvais, en distraite diplômée, le moyen de penser à tout autre chose, mais ce sujet de diversion présentait un degré d'urgence sensiblement identique au précédent :
Il n'y avait plus de pain chez moi.

Or, l'homme de ma vie d'alors, pétri de qualités diverses et ô combien d'humour, n'en avait plus aucun dès l'instant que le brignolet faisait défaut à la Sainte Table. Un repas sans pain dans ma petite famille relevait donc, pour cause de risque d'irritation patriarcale, de l'Impensable.
Ravie de m'être souvenue de ce manque, et des ennuis évités en le comblant, j'avais atteint la première étape de ma marche citadine, à savoir le bar-tabac.

J'entrai ragaillardie dans l'antre du Parmentier, franchis la distance qui me séparait des paquets multicolores sagement alignés, et demandais d'une voix que la joie d'avoir anticipé les emmerdes faisait claironner à loisir :
- Une baguette.

J'entends encore les ricanements. Deux décennies plus tard, ils me reviennent avec une limpidité assassine.
La dame du tabac, blonde accorte dont les rondeurs accentuaient le côté dominant (son mari était du contretype maigre et dominé) me regarda avec un calme terrifiant et répondit en articulant un peu plus que nécessaire :
- On ne fait pas ça, ici.

Je ne me souviens plus comment je suis sortie de ce foutu tabac. J'ai sûrement tenté, avec un héroïsme louable, de le faire droite dans mon abence de bottes (nous étions en été), avec un souverain détachement. Ah, ah.

A la boulangerie, par contre, je tiens à souligner expressément que tout s'est bien passé.

Le propre des distraits ? L'extensibilité problématique du rapport à la réalité.

Puisqu'on vous le dit.


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Pata 13/02/2017 11:47

Interversion fort divertissante !
Et si ça peux te rassurer, j'aurais pu facilement la commettre aussi, mais ne l'aurait aussi bien racontée !

Les caprices de Cachou 12/04/2014 21:21

Je ne peux même pas me moquer. Même gentiment. J'ai pratiquement fait la même .....

Françoise 10/04/2014 21:02

Du coup t'as oublié ton paquet de fumer tue ?

Joëlle Pétillot 11/04/2014 11:50

Même pas !!!

JeanLouis 08/04/2014 18:59

si la gironde buraliste ne faisait pas de baguette, j'aurais sans nul doute demandé une brioche... Ou pas...

seilev 08/04/2014 14:20

j'en aurais fait du hachis moi de la p'tite même pas pauvrette qu'ai venu foutre le souck(célèbre chanson du temps jadis) chez moi!….
Non mets des foies….Bon quand est-c qu'on mange? Huguette!!!!

François 31/03/2014 22:00

Génial, ce petit texte... même si j'avais deviné le rebondissement, appartenant moi-même à l'espèce du distrait binoclard !