Les jours différents - suite-

Publié le par Joëlle Pétillot

Les jours différents - suite-

Loÿs Pétillot, jeune homme, jeune père de mes deux aînés, vit son premier jour de soldat à la fin d'un mois d'août particulier, celui de 1939. Dans l'écrit précédent, la voiture de son beau-père, une 202, en s'éloignant, "coupait le dernier lien qui le rattachait à la vie civile".

Ces mots sont les siens, je suis juste sa courroie de transmission.

Je suis dans tes pas, mon père.

Voilà la suite.

Onze heures. En selle ! Drôle d'effet de refaire du tape-cul après sept ans de vie civile (1)

Mais ma maestria hippique reviendra vite. En attendant, cette jument (je découvrirai plus tard que c'est une jument de cuirassier avec une pensée émue pour Souplex (2)- cette jument est bougrement haute. Je réussis à poser mon attirail dessus et elle commence à sauter un petit mur...(...Te casser la gueule ! attention ...)

Le capitaine part en bagnolle. La colonne démarre. Le train hippo : une belle chose. La foule, triste, nous regarde. D'aucuns rigolent : c'est qu'en effet ce Train vaut son pesant d'équipages. Je monte le plus grand gafe de la Cie; à côté de moi sur le plus petit chevauche le plus petit gars de la troupe. Il arbore le plus grand casque qu'il est possible de voir ( le dernier du mago). Il voyage de bas en haut sur la selle et le casque d'avant en arrière sur son crâne, la visière à hauteur du nez et la jugulaire lui battait le thorax. Nous traversons ainsi tout Paris via la Concorde au cul des fourgons, dans une formation bizarre et souvent variée.

Le long de la route, hors de la capitale, des bouteilles s'affalent sur le trottoir : cadavres de canettes de bière qu'un planton cycliste avant-coureur nous passe de temps à autre. Je vide la moitié d'une, dont je passe le reste au lourd cuistot qui fait fonction de contre-poids sur l'arrière de la roulante.

Sur le tard nous arrivons à la Courneuve où nous devons embarquer; Un embarquement du tonnerre. Dieu merci, les employés de la SNCF nous donnent un coup de main. Ce petit ballet, mis en scène par le capitaine et dirigé du bout de la cravache se termine à dix heures du soir. Nous faisons dans le noir notre premier repas de "singe" avant de nous coucher sur le trottoir à côté des wagons qui demain nous emmèneront...où ?

1er septembre 1939.

Gilles et Jullien chantaient autrefois "hommes 40 chevaux 8". Nous venons d'en tâter à notre tour. Long voyage. Longs arrêts entre les gare qu'on essaye de découvrir au passage entre les planches des fourgons, au petit matin (...)

On se réveille un peu tordu, entre les pieds d'un gars et les fesses d'un autre. Il est défendu d'ouvrir les portes des fourgons; aussi voit-on bientôt tout le long du train des pieds pendants et des têtes passant, côté ballast.

Midi: terminus. Un beau port de mer : Marle sur Serre, dans l'Aisne. Après l'embarquement, le débarquement., un peu moins laborieux tout de même. La colonne se reforme (...)

Le cantonnement : un champ de pommiers. Les chevaux à la corde et nous à la paille. Nous nous installons. Pour peu de temps, pense l'Optimiste. Pourtant...

(1) Mon père-ce-héros avait fait son service militaire sept ans avant, dans un régiment hippomobile, déjà. Au Maroc.

(2) Raymond Souplex était chansonnier (plus connu plus tard comme acteur dans le rôle du commissaire Bourrel "Bon sang, mais c'est bien sûr...".) Mon grand-père (le fameux beau-père à la 202, chansonnier lui-même, le connaissait. Il est probable que mon père l'ait rencontré avant ces événements, dans le milieu familial.

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