Petite chronique des grandes hontes -10- On s'en fish ?

Publié le par Joëlle Pétillot

Petite chronique des grandes hontes -10- On s'en fish ?

Sans cultiver outre mesure le passé, il arrive parfois que me reviennent d’anciennes années, si loin si proches, comme le temps passe et mon dieu et à part ça,  ça va.

Plusieurs décennies plus haut, je travaillais à l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, dans un centre de Formation réservé au personnel technique (les ouvriers, en clair) situé à l’hôpital de Bicêtre. J’habitais alors notre bonne vieille capitale. Je sais, l’entrée en matière n’est pas vibrante mais elle s'avère indispensable à la compréhension de ce qui suit.

Les jours supposés normaux, je me levais tôt, envoyais après réveil, petit-déjeuner, et câlins mon fils ainé à l’école, puis m’occupais de mon deuxième garçon, minuscule petite bourrasque d’un an à peine, que je conduisais chez sa nounou à trois rues de là avant de m’engouffrer dans le métro pour me rendre à mes tâches d’organisatrice de formation, et de formatrice. Au passage, ce furent des années heureuses professionnellement ; je n’ai jamais eu d’auditoire plus attentif, plus drôle, plus respectueux et motivé que ces hommes qui revenaient « à l’école » à plus de quarante ans pour certains, et j’en ai gardé des amitiés qui durent encore.

Mais il y eut des jours moins ordinaires : ceux qui commençaient mal pour un tas de raison, se continuaient mal pour un tas d’autres, et finissaient médiocrement car marre de cette saloperie de saleté de journée de bon sang de mâerde.

Pour être tout-à-fait honnête, je n’ai pas le moindre souvenir du pourquoi ce jour-là démarrait dans l’urticant ; mais je me rappelle avec acuité que j’urticais, et pas petit. Ma révolte ayant crû de façon considérable pendant le trajet,  J’étais entrée dans les bâtiments avec un besoin de me passer les nerfs qui relevait surtout de l’envie d’en découdre.

 Signifiant : le premier qui me faisait la moindre remarque se voyait plaqué au sol avec mon croquenot sur la gorge.

Arrivée à mon bureau après une pause dans la « salle des profs » pour un café bougonnant, je retrouvai avec une impatience molle la liste des appels à passer, des trucs à faire, des choses à prévoir. J’avais une heure devant moi, la suivante étant d’ores et déjà remplie par une intervention devant vingt-cinq gars à qui je devais rappeler les accords du participe passé en essayant de faire en sorte qu’ils s’ennuient le moins possible. Quand je vous dis que c’était des courageux.

Je distinguai alors dans la liste des appels urgents, une personne que je devais contacter toutes affaires cessantes, un homologue en quelque sorte mais travaillant dans un lycée professionnel, lui, et susceptible d’intervenir dans la partie technique pour les plombiers chauffagistes, ce qu’avec toute ma bonne volonté j’eusse été incapable de faire.

Etouffant un soupir d’agacement anticipé parce que je n’avais aucune envie de téléphoner, je composai le numéro. Une voix secrétariale policée me répondit bonjour et que puis-je faire pour vous, jusque-là tout allait bien.

- Bonjour madame, je souhaiterais parler à monsieur Colin.

-…

Le silence se prolongeant, je renouvelai ma demande, mais d’un ton moins affable, avec une petite pointe d’agacement subtilement calculée. La secrétaire, là, si elle me gavait trop, elle allait voir ce qu’elle allait voir Madame, je suis désolée mais nous n’avons personne de ce nom, ici, vous êtes sûre que c’est chez nous que vous…

Elle m’énerve, je lui coupe la parole et lui dis avec non plus une pointe d’agacement mais une lance de tournois de deux mètres vingt Vous êtes bien le lycée professionnel Machin ? Oui, madame Vous avez bien un intervenant pour les plombiers chauffagistes ?  

- Oui madame, nous n’en avons qu’un c’est notre seul enseignant sur ce volet

- Alors passez le moi, qu’est-ce que…

Elle ne me laisse pas finir, et c’est elle, cette fois, qui met dans sa voix une pointe de quelque chose. Je n’ai pas de mot idoine pour qualifier la susdite : un mélange… comment dire… d’ironie goguenarde dans un froid polaire.

Et elle prononce en détachant les syllabes :

-Ne quittez pas, madame. Je vous passe monsieur Rouget.

 

 

 

 

Le cours sur les participes n’a été que pétales de roses, mousse, pampre et miel.

Char-mante.

 

 

 

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Castor tillon 20/10/2015 16:51

Voilà. Après on passe pour une morue. Alors qu'il n'y a pas plus adorable que celle qui la bouille abaisse après ce cafouillage.

Sage747 23/07/2015 17:49

Pan sur le bec !

DURAND 22/03/2015 22:26

Joëlle, je te reconnais bien là : une pudeur d'élégance assaisonnée d'un zeste de pondération nappant une marmite bouillonnante et toujours vive. Indéniable : personne ne peut te voler ton style.

Marie-Cécile Objectivement Nature 17/03/2015 21:23

Mais y'a pas de quoi Roug-ir :-))

Tanguy 13/03/2015 18:26

Allez dis le moi...c'était un 1er Avril, hein ?

Joëlle Pétillot 13/03/2015 18:47

Snif. Même pas.