Mi-graine

Publié le par Joëlle Pétillot

Mi-graine

Voilà ce que je veux t'écrire depuis longtemps : « barre-toi. »

Tu me pourris la vie depuis des années. Tu m'as gâché un nombre incommensurable de moments qui auraient pu - auraient du - être lyriques, ébouri
ffés, débordants...

Et je me suis retrouvée plaquée sur un plumard... mais pas du tout comme prévu ,

Là où j'imaginais, avec une gourmandise dissimulée à grand peine, une glissade à corps tressés sur fond de déshabillage fébrile, ne me restait plus que l'allongement geignard avec un marteau-piqueur, tu sais, celui que tu me vrilles dans les tempes en le maintenant bien serré, histoire que je respire à peine.

Salope.

C'est dit.

J'ai longtemps prié Sainte Codéine, Sainte Aspirine, le Bienheureux Ibuprofène, Saint Triptan (celui là... il a marché un temps et puis nib, çà ou un bain de pieds...) Vais quand même pas leur dédier des chapelles. Ou alors, c'est l
es labos qui payent. Mais ils ont du mal, on le sait.

Je ne compte plus les heures d'écriture remises à plus tard parce qu'en croyant taper "il était une fois" ça donnait à la relecture : "om ryzoy i,r gpod"

Juste avant de vomir, bien sûr.

Amis de la poésie, bonsoir.

J'ai failli mourir vingt fois en conduisant pour rentrer chez moi, après que tu te fus déclenchée, avec la sournoiserie qui t'est propre, au moment où je prenais le volant. A savoir : quand, évidemment, on ne dispose pas de flotte pour avaler un comprimé (ou deux) que de toute façon on ne possède plus, vu qu'on en a pulvérisé trois boîtes lors de la dernière crise.

Chaque fois que j'entends mon docteur, homme hautement estimable au demeurant, (il est contrebassiste de jazz dans les moments que veulent bien lui laisser les vieilles dames du quartier qui sont toutes folles de lui ; un contrebassiste de jazz ne peut pas être foncièrement mauvais) chaque fois, donc, que dans son œil azuré une lueur de perplexité s'allume élégamment et qu'il me dit "je ne sais pas comment venir à bout de ces céphalées"... j'ai mal à la tête.

Le nombre de livres que je n'ai pas pu lire du fait de ton sale sourire grinçant, immonde grognasse, remplirait deux cents fois la bibliothèque d'Alexandrie. Heureusement qu'elle a brûlé. Pourtant, ils doivent être moins nombreux que les films où j'ai du sortir de la salle rapport à la bande-son, probablement destinée à des sourds profonds, qui me mettaient les tempes en poudre et le foie au bord des lèvres.

J'allais oublier : le statut de migraineuse est difficile. On passe dans le meilleur des cas pour des simulatrices ("pas ce soir"), au pire pour de grandes douillettes. Dangereux pour un couple, à moins d'épouser un migraineux ? En priant pour que les crises coïncident ; car si elles alternent, la vie sexuelle va être aussi exaltante qu'un après-midi au musée de la serrure. Pour peu qu'il pleuve...

Oh, tu t'es un peu humanisée, avec le temps, je le reconnais. Il m'est arrivé de m'endormir avec toi, pas souvent, mais quand même. Seulement, tu m'aimes, tu m'aimes, et le lendemain, au premier soulèvement de paupière, qui vient me mettre sous le crâne des danseurs de claquettes chaussés de godillots cloutés et pesant trois cent kilos ?

Je te hais.

Je veux, j'exige que tu me lâches.

Laisse-moi partir n'importe-où sans me demander si j'ai pris dans mon barda Sainte-Codéine-de-mon-derrière, Saint-Ibuprofène-à-la-noix.

Et ne te pointe pas sous prétexte que je n'ai pas été polie. Si tu cours aussi vite que je t'emmerde, en partant à 14 h02, d'ici, sans te presser, à 14h06, tu arrives sur les hauts plateaux du Tibet.

Comment ça "le dernier mot ? ". Je sais bien que tu l'auras, céphaléique vipère, boxeuse surdopée, radasse flapie.

Mais ça m'a fait un bien fou de te dire droit dans ton ab
sence de regard en forme de cachets, de ton absence de visage en gélules jaunes ou bleues, ce que je pense de ton absence d'humanité.
Un bien fou, vraiment.

La prochaine fois, je vais péter la gueule à l'insomnie.

Publié dans Réflexions-fêtes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Hélène Py 23/04/2015 10:56

J'en avais quand j'étais jeune et deux ou trois fois par la suite qui m'ont bien vrillée le crâne; je comprends de quoi tu parles ! Un rapport avec la circulation du sang, non ? Un supplice qui se calme avec le temps aussi, je crois. Ah, je te ferais bien des petites soupes d'herbes sauvages pour qu'elles te laissent enfin tranquille !

Marie-Cécile 10/04/2015 21:44

Connais pas cette vipère, ni même sa moitié...
Je compatis et j'admire l'humour, agressif et brutal certes, avec lequel tu traites ce sujet/supplice.