Vous êtes là

Publié le par Joëlle Pétillot

Vous êtes là

J'ai quitté la maison silencieuse, j'y ai laissé quelqu'un qui me connaît par cœur, à qui parfois je ressemble, paraît-il. Nous sommes sœurs, fusionnées, pourtant riches de nos dissemblances. Entre nous dix-sept années et des souvenirs. Certains communs, d'autre non.

Je l'ai rejointe dans ces terres que j'aime, où la mer donne un relief aux choses, une netteté dans l'air qui se survit au-delà du temps qu'il fait. Ces terres où chaque pas libère un éclat de nos vies qui rit ou grimace, c'est selon.

Je pars, dernier regard au rétroviseur, sa silhouette familière diminue, elle agite son bras, rentre vite. Je tourne au bout de sa rue, elle disparaît. Sa rue près d’un calvaire de pierres un peu déplacé depuis mes jeunes années. Sa rue dans un quartier qui porte lui-même le nom de « rue Louais »…

Ni elle ni moi n'aimons ce moment. Elle est de nouveau seule et je sais qu'elle pleure.

Je suis censée partir, récupérer la nationale vers Saint Brieuc, jeter un coup d'œil avare (je conduis et je suis seule en voiture) sur le côté, vers Etables. La mer est à gauche. Je déteste quand la mer est à gauche, ça veut dire que je la quitte. Que je les quitte, toutes les deux.

Ma mer, ma sœur.

Aujourd'hui, son Altesse est turquoise et gris bleu, diamantée de taches de lumière. Mais quand je m'engage dans le rond-point, au lieu d'en sortir presqu'immédiatement pour gagner Binic, je continue.

Je me fais l'effet d'avoir touché le Mickey du manège de mon enfance, celui d’en face le casino : j'ai gagné un tour gratuit. Je ne suis pas perdue. Impossible de me perdre ici. C'est juste que la décision prise m'a cueillie à froid, je ne m'attendais pas à ce besoin-là.

A cet appel ?

Ma soeur, ma jumelle de dix-sept lunes, boite puisque séparée par la mort de celui qu'elle a aimé. Mais elle est du côté des vivants, et l'amour de la vie reprend ses droits, au-delà de l'amputation.

Ce besoin brusque, ce tour de manège surnuméraire qui m'a valu un coup de klaxon celtique un peu nerveux, est le fait d'une envie qui concerne des gens partis depuis très longtemps.

Je récupère le bout de rue, je tourne à droite, prudemment, car le lieu est en pente, et violente encore. Je descends, je me gare devant la boutique où il n'y a que du marbre. Je traverse. Je pousse la grille et j'entre, accueillie par le silence et des piafs insolents qui le cisaillent à plein becs, y a pas de raisons, aucun cimetière ne porte une banderole d'entrée "interdit aux oiseaux". C'est heureux. De loin en loin une mouette traîne son cri pleurnichard comme une nuée derrière son vol. Les pins maritimes ondulent doucement. Aucune tristesse, ici, juste une certaine paix dont on sait bien que passé la grille dans l'autre sens, elle n'aura plus cours.

Arrivés près d'eux, j'aperçois la mer. Une bande bleue qui respire, pose sa barre d'écume là, tout en bas, auréolée des branches qui pour certaines masquent en partie sa vue. Je pense aux pinceaux de mon père, qui l'ont tant de fois recréée , elle, les bateaux, la roche, l'oiseau. Il est rentré du port, un jour, son éternelle pipe au bec, l'oeil martial de fierté, parce qu'un vieux marin qui l'avait vu peindre lui avait dit : "Vous, vos oiseaux, ils volent dans le vent. C'est pas n'importe quoi". Le type était un ancien terre-neuvas, ils ont parlé marine un moment. Un compliment comme celui-là de cet homme bridé à tous les écueils l'avait bien plus comblé que tel ou tel avis pincé de connaisseur juché.

On voit la mer, depuis ta pierre, papa. Tu dois être bien.

Je pense à Chopin, à Bach, aux six dernières sonates de Haydn, à Granados, à tout ce qui sortait du piano de ma mère, elle lisait les partitions la veille et jouait de mémoire, le lendemain. Monument de fatuité de ma part, sans doute: je ne supporte cette merveille qu'est le nocturne N° 19 de Chopin que par elle. Mais ça, c'est depuis son départ. Allez savoir pourquoi...

Les piafs rigolent sur ta pierre, maman. Je sais que ça te plait.

D'autres noms au-dessus des vôtres. Vous êtes nombreux maintenant à roupiller là, et de vous tous figure dans la banale humaine debout qui vous parle depuis son désert, un peu de vos éclats.

L'écho des voix me revient, celui de l'enfance qui se croit immortelle, de l'absence d'avenir, parce que l'avenir,alors, c'était qu'en sortant de l'eau je savais que j'aurais ma gaufre au sucre, que maman allait calmer mon corps grelottant à grand renfort de serviettes frottées et de mots tendres, et que mes grands-parents m'attendaient, et que je jouerais avec le chien dans le jardin.

C'est pas des vacances, çà ?

Je repars, je franchis la grille dans l'autre sens, je regagne la terre vivante, celle des véhicules, des ronds-points, du trajet à faire, d'une autre maison qui m'attend, avec quelqu'un dedans.

J'ai bien dit: je repars.

"Je vous laisse" serait inapproprié. Je ne vous laisse jamais, puisque vous êtes là, dans ce que je suis, dans ce que vous avez fait de moi.

J'espère que ça vous va.

Publié dans poésimages

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Clément G. Second 30/07/2015 20:24

C'est du garanti sorti tout droit de l'âme. Cette sorte de rudesse (Clément, faudrait un autre mot !) tendre sous laquelle de l'à-vif palpite et nous immerge me touche, fort. Et puis je relis, comme chaque fois que j'aime.

hélène Py 11/06/2015 22:50

Si ça leur va, à moi aussi ! c'est comme si c'était ma vie.

Marie-Cécile 09/06/2015 20:52

Sûrement !
Belle et tendre émotion, reconnaissance éternelle...

katie 05/06/2015 14:30

Je vous avais laissé un commentaire l'autre jour, pour dire combien j'ai aimé "être là"...
Oooh !... il a disparu. ^^

Tanguy 31/05/2015 18:40

Bien sur que ça leur va ! Comment pourrait-il en être autrement avec une telle émotion ?