Les jours différents des autres - 13 -

Publié le par Joëlle Pétillot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hebergeur d'image

« Va pour Méru », écris-tu dans l’épisode précédent… Ton irritation grandit dans ta recherche éperdue d’une compagnie introuvable, et le foutoir ambiant. Où l’on sent dans ces moments difficiles, pétard environnant et angoisses diverses, ta reconnaissance aux « providentiels bistrots », non pas toujours pour la boisson, mais aussi la nourriture. Et puis les gags inhérents au joyeux laisser-aller général, comme au comportement de gradés au Q.I restreint… Je comprends mieux l’antimilitarisme discret qu’il m’arrivait de percevoir...Va pour Méru.

A mesure que nous nous en approchons, un bruit bizarre nous frappe. Obus ? Non, on dirait d’une batteuse, ou d’un marteau-pilon. Lartigue est inquiet. Baldu s’en fout. On verra bien quand on y sera puisqu’on en approche. Parfois ça s’arrête, puis on reprend plus fort. C’est régulier, puis intermittent.

Cette fois nous sommes dans le vent et il n’y a plus de doute, ce sont des explosions. Pas de bombes ni de torpilles. Mais ça pète, vingt-dieux, et pour de bon.

A 2 kms de Méru, dans un petit village, on nous renseigne : c’est un train de munitions qui saute, à Méru même. On peut dire que nous avons le pot.

C’est interdit d’aller plus loin. Quoi faire ? Ce train de malheur en a bien pour trois jours à sauter. Pour s’éclaircir les idées une seule solution : casser la croûte.

C’est ce que nous faisons dans un champ où la jument de notre hussard trouve un repas gratuit, pendant que nous engloutissons ce que nous avons monnayé au bistrot du coin (oh ! providentiels bistrots qui vous trouvez là toujours à point, que l’ombre du grand Noé vous protège !)

De nos réflexions dont nous faisons part à un lieutenant que le train explosif arrête aussi dans son élan, nous concluons ceci : chacun tâchera de rejoindre sa compagnie initiale ou son dépôt. Baldu tire en direction de Paris avec son ami Lavenay, à l’allure de plus en plus parachutiste, à la recherche de leur bataillon de travailleurs militaires.

Quant à moi, puisque je sais où est la 46, j’y retourne avec Lartigue.

C’est ainsi que, revenant sur nos pas et cherchant la 46 nous retrouvons la 409 à Dieudionne, après avoir trouvé la 46 en cherchant la 409. Curieux !

Je me présente au capitaine commandant la Cie. Un grand homme (au fond je n’en sais rien, en tout cas un homme grand) et une grande gueule. D’abord je subis une sèche réprimande pour n’avoir pas de fusil. « On me l’a pris ». « Fallait pas vous le laisser prendre. Vous savez ce que ça vaut la perte d’une arme ? Bon, rompez. »

Je romps. Non sans râler in petto, ne m’étant pas attendu à cette réception. Non pas que j’eusse rêvé d’une réception grandiose, n’ayant rien fait que mon strict devoir, lequel était de foutre le camp ce qui évidemment manque de gloire. Mais j’ai le tort d’être un tantinet sentimental et d’aimer la politesse. Après tout, le principal pour le moment c’est de se reposer.

Au milieu du village, une place close, entourée de marronniers dont l’ombre cache des camions-bull-dogs qui ont l’air de flairer les murs. J’y trouve le coiffeur de Vervins, le distingué sapeur Cousillon, petit homme frisé au parler volubile dont l’élocution répétée et pointue s’emploie sur le champ à réconforter le pauvre Lartigue de plus en plus hagard. En pure perte d’ailleurs. Il nous apporte ensuite une bouteille de Bordeaux tirée de derrière certains fagots dont lui seul connaît l’emplacement mystérieux. Ce réconfort beaucoup plus tangible me plaît assez. Pendant que je le lui prouve, il me raconte son odyssée personnelle.

Commenter cet article