Sillons, rides et parchemins...♪♫♪

Publié le par Joëlle Pétillot

Sillons, rides et parchemins...♪♫♪Sillons, rides et parchemins...♪♫♪

Rivoli, pas loin de Concorde. Je traverse la foule, ou je la suis: difficile à dire tant le flot est mouvant. On m'attend, mon pas sonne en silence sous les arcades vénérables mangées de touristes, de klaxons, d'éclats de voix, de verres, de rires. Au milieu de cette presse, deux vieilles.

Mais alors, vieilles.

Copines ? Sœurs ? Une chose est certaine : chacune doit servir de déambulateur à l'autre.

Plus arrimées, elles sont siamoises.

Elles doivent habiter dans le coin depuis l'exécution de Louis XVI.

A côté, lorgnant quelques T-shirts arborant un I love Paris, une blonde verticale imprime à sa bouche une moue carminée dont l'ampleur accentue des contours surgonflés. Des lèvres de vieille inassumée. Les pires.

Je préfère encore les deux dames de tout-à-l'heure. Au moins, elles sont vraies, même si elles doivent passer au carbone 14 pour fêter leur anniv,

Et soudain, l'explosion.

Je vois des vieilles partout. Des rides en pluie, des peaux de tambours bistouri-blues, des cous de dindon. Des mains tachées, des fesses plates sous des jeans hors mode, des seins bas et lourds, syndrome le mamelon-me-gratte-je-me-gratte-le-genou, des hideurs jaunes, des dents trop blanches, trop serrées, trop fausses, au secours.

Les arcades sont bouffies d'un peuple de vieilles qui rampent, boitillent, bavotent.

Je suis dans une non-rue dessinée par Goya.

Je ferme les yeux, comme quand j'étais gamine et que ce salaud d'aspirateur métallique pendu dans le placard sans porte en face de mon lit me foutait une trouille à vomir.

Ça va.

L'angoisse descend, marche par marche. Elle prend son temps, mais elle descend.

Et je la croise, elle.

Visage sans beauté apparente. C'est son sourire qui l'habille, la rend vivante. Un vrai sourire à bouton ouvert, un sourire de pétales qui lui en dresse en corolle de chaque côté des yeux. Quand elle ne sourit pas, doit y avoir le fameux pli, là, le schmoll naso-génien, qu'ils disent. Celui qui fait des bajoues.

Je la soupçonne de s'en foutre, je me soupçonne de ne pas me tromper.

Ses cheveux sont d'un gris lambda, mais forment une grosse tresse qui balance à son pas mesuré, mais vif.

Elle a un de ces pantalons très large, un cache-rondeurs à pleins ramages, de toutes les couleurs. Elle trimballe un sac qu'on sent tendu à bloc d'un tas de truc dont elle ne se sépare pas. Ses mains tachées oisellent à bout de bras, pour rehausser son chapeau qui tombe un peu sur les yeux.

Je ne voulais pas être incommodante, j'ai baissé les yeux quand elle est passée. J'ai entendu un rire, je savais que c'était le sien. Me suis retournée quand même, juste pour la voir tomber dans les bras d'u type pas plus frais qu'elle et s'en foutant pareil. Quelle importance, ils étaient seuls. Et beaux, du coup. Eh oui.

Banal ? Crois pas.

Tant qu'on a rendez-vous, on ne vieillit pas.

Cher à moi, tu veux bien continuer à noircir mon agenda, dis ?

Publié dans Réflexions-fêtes

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Bruno FortuneR 28/09/2015 01:01

J'ai adoré l'anniversaire qu'il faut passer au carbonne 14, entre autre car le texte est savoureux. Ah oui : " chacune doit servir de déambulateur à l'autre"!!! superbe!! Et pour finir je retiens "tant qu'on a rendez-vous, on ne vieillit pas"

Katie 08/09/2015 15:34

Je ne me suis pas souvent aimée dans le reflet des miroirs, et maintenant qu’il y a une vraie raison à cela (les rides qui ne sont plus balbutiantes, les bajoues en ébauche, la perte manifeste d’aisance et j’en passe), j’appréhende de devenir une petite vieille acariâtre à cause de la décrépitude qui pointe son nez à la vitesse grand V. Mais ce qui m’angoisse le plus, ce ne sont pas les dégradations programmées au millimètre près, non, la vraie angoisse, c’est que celui qui blanchit à mes côtés depuis des lunes s’en aille avant moi, me laissant seule dans le froid avec mes craintes.

Tout ça pour dire, qu’une nouvelle fois j’apprécie la finesse et l’humour de ta plume, et par-dessus tout, ton regard tendre qui a su occulter son angoisse pour voir la vraie beauté parmi les choses disparates de la vie.

Nouvel 06/09/2015 17:01

Oui, parce que du coup, quand on a rendez-vous, on ne les voit plus toutes les autres vieilles et tous les autres vieux, on n'attend que lui, ou qu'elle... beau texte lumineux et gai, spirituel comme tu l'es, très bien brossé. Toujours ces bonheurs d'écriture, cet humour, cette tendresse dans les mots. C'est bien vu, bien dit, bien vécu. Comme le dit César(e)!... Bisous!

Marie-Cécile Objectivement Nature 05/09/2015 09:16

J'ai ressenti parfois cette angoisse de la vieillesse, hors du temps, du mien du moins... et pour l'instant.
Cela m'est arrivé lorsque, une journée ensoleillée d'hiver, je suis allée me balader sur la plage des Sables d'Olonnes. Cette ville côtière est une vaste et triste maison de retraite, je m'y suis sentie totalement déplacée et... j'ai battu en retraite, pour retrouver de la couleur et des sourires.

Marie-Cécile Objectivement Nature 05/09/2015 09:12

Un chouette petit texte. C'est bien vrai : aimé et être aimé est le parfait anti-ride du corps et de l'âme.

Joëlle Pétillot 05/09/2015 20:52

Oui, Marie-Cécile. Même si l'angoisse persiste, elle est moins lourde à porter...