Petite chronique des grandes hontes - 17- Poilée rustique

Publié le par Joëlle Pétillot

Petite chronique des grandes hontes - 17- Poilée rustique

Les heures passées en réunions stériles à l’époque de ma gloire professionnelle hospitalière gnagna me reviennent avec une acuité d’autant plus délicieuse que j’en suis à jamais dispensée.

C’était la plaie, les réunions.

Un calvaire.

Je souffrais d’autant plus que c’est le type même d’occurrence où cette entité polycéphale nommée les gens mobilise une énergie surdéployée pour prouver qu’elle existe. Si de surcroît il s’y trouve une tête dominante (ici, le directeur de l’établissement) l’entité voudra encore plus etc…

C’est exponentiel.

Car l’art de la réuniologie se résume à :

- Dire longuement voire trrrrés looooonguement ce qui peut s’exprimer en trois mots, dans le but de montrer combien on est intelligent/ comme on a bien fait le job… Surtout pour se montrer soi-même, remarqué de l’Auguste Galonné qui au mieux n’est pas dupe et au pire, s’en fout.

Le 2 est l’acception la plus courante, mais si vous n’avez pas effectué ce que la Nation attend de vous, ‘tention.

Du coup, les lambins qui ont du mal à comprendre en trois mots ont d’autant plus de difficulté à comprendre quand il y en a plus…

Il faut donc répéter.

Un calvaire, vous dis-je.

Je me souviens d’un lundi matin ensoleillé dans le Bureau de la Direction, pour une réunion du même nom. Un bonheur n’arrive jamais seul, je savais que j’aurai la même le lundi d’après, pour avoir eu la même celui d‘avant. C’était comme ça toute l’année, et toute l’année ça me hérissait la couenne. Bien élevée, je m’efforçais toutefois de n’en rien montrer.

Le hasard de la table ovale et des arrivées m’avait placée, honneur qui me laissait de marbre, à la Droite du Seigneur. D’où je me trouvais, je voyais du rien à travers la haute fenêtre drapée d’un voilage. Bientôt une petite dizaine de participants chiffonnés lapait son café dégueu en se concentrant sur ses notes. La routine.

Le Seigneur d’alors n’avait rien de l’image véhiculée par la fonction, encostardée d’importance et cravatée de même. Là, nous avions à faire à une personne dont la courte taille mâtinée d’embonpoint portait mal ce genre de choses et s’en contrefoutant avec une royale indifférence. Pantalon de jogging et chemise imprimée lui conféraient un atypisme qui l’aurait rendu attachant s’il avait eu les capacités de l’être.

Alanguie par le blabla du jour et ce que Jankélévitch appelle avec une saine justesse « nos grandissimes agitations défuntes » je laissais mon esprit vagabonder tout en tachant de paraître aux affaires, ce que, à Dieu ne plaise à l’époque, je faisais très bien. J’arrivais même à prendre des notes quand il le fallait, c’est vous dire.

Mon regard vaguait ici et là, notant au passage des détails imbéciles, un chemisier ringard, une poussière sur un col, un dossier gondolé, un stylo mordillé du bout.

Bref, je sombrais dans les abysses.

Ma contemplation morose trouva une seconde de quoi nourrir un sourire intérieur que je dissimulai avec énergie : la chemise directoriale présentait, entre deux boutons, une béance liée à l’étroitesse du tissu combinée à l’excès abdominal du propriétaire. Ce qui eût été banal si dans l’une de ces micro-ouvertures un bouquet de poils follets n’avait dépassé de l’orifice avec une insolente netteté.

Pile, poil, si j’ose dire.

Souligné comme par une aura, le duvet moussait de lumière tamisée un tout petit peu en dessous du nombril, soit sur l’antépénultième bouton avant la ceinture. Je le jure ici avec la plus grande solennité, je n’eusse regardé plus bas pour rien au monde. Mais je ne parvenais plus à détourner mes yeux de ces indisciplinés, surgis hors de la liquette avec une joyeuse incongruité.

Je fis l’erreur, alors, de lâcher-prise.

Oh, une demi-seconde, peut-être. Ou une entière ? Sais plus.

Mais ce fut à ce moment exact que j’entendis depuis la surface des choses :

-Blabla gnigni gnalafin gnenterme de gnomugnication commenblabli n’est-ce pas Joëlle ?

Ainsi apostrophée je me rassemblais en un clin d’œil et pour me donner le temps de raccrocher les wagons, je formulai :

- Pardon ?

Le tout droite, souriante, pro.

Sauf que.

Ce n’est pas « Pardon ? » que j’ai dit.

J’ai dit : « Poil ? »

Tous mes réflexes au taquet j’ai reformulé un « pardon », le « poil » ayant été amputé de sa sonorité finale, du moins l’espérais-je.

De retour au bureau, j’ai relu mes notes.

Illisibles.

Je tremblais trop, sûrement.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

RougeFramboize 02/06/2016 02:39

Souvenir souvenir ! il m'arrivait de m'endormir tout en prenant les notes pour le compte rendu... et tout à coup la voix du boss : "chut ! parlons moins fort pour ne pas réveiller la secrétaire".... ton texte est ... zut au poil c'est déjà dit, poilant aussi. Il est. Na !

Castor tillon 24/03/2016 17:10

Ben heureusement, que tu n'as pas regardé plus bas. Dieu seul sait ce que tu aurais proféré.

Pata 20/02/2016 00:24

Ouh... Tu es donc passée à un ch'veu, que dis-je, à un poil de la catastrophe !!
Drôlement truculent, cet épisode ! De là à dire qu'il est au poil, il n'y a qu'un pas que je franchis allégrement :)

suzâme 19/02/2016 18:46

C'est joliment raconté avec une dérision exquise... A bientôt. Suzâme

chome 16/02/2016 06:28

Pardon, je voulais dire "suaire"

chome 16/02/2016 06:26

Les poils de seigneur sont des reliques haut de gamme ; en est-il de collées au voile de Turin ?

Marie-Cécile 15/02/2016 21:39

Comment, comment, tu t'es laissée perturber, que dis-je, ensorceler, par quelques poils même pas ravageurs :-) ? Oui, les réunions de tout poil, c'est plutôt défrisant.
Une chronique délicieuse !

Hélène Py 15/02/2016 20:56

Poilant et LOL ! pour combler le vide, je dessine maintenant pendant les réunions.

Nouvel Alain (Mauron) 15/02/2016 18:54

Ps délicieux à lire, bien sûr, et comme à chaque fois!...

Nouvel Alain (Mauron) 15/02/2016 18:53

Tu citais Jankélévitch. Je lui répondrais volontiers par Montaigne: "Toutes nos vacations sont farcesques", surtout en réunion... J'ai vécu les mêmes choses non pas en réunions (il n'y en a que fort peu dans l'éduc nat, et les rares qui sont octroyées ressemblent peu à la tienne, les inspecteurs n'étant que rarement des dandys ou des VRP) mais... A l'école où j'avais aussi la détestable manie de rêvasser dans les coins...