Rudy M

Publié le par Joëlle Pétillot

Rudy M

Il y a eu ces deux jours où nous nous sommes vus, mon jeune homme autre, mon différent.

Tu es adulte, maintenant, même si tu restes en dépit de tout mon enfant-lumière.

Longtemps que nous n’avions pas eu de temps ensemble, rien que toi et notre espace, cette maison, la mienne, où je suis si fière que tu te plaises à séjourner.

Il y a eu ton beau visage, long de traits et de mémoire ; ton sourire posé en plein travers éclabousse tout autour. Même si la tristesse pointait parfois pour des raisons qui t’appartiennent.

Mais à moi, à l’homme qui te protège à mes côtés, tes silences dont pas un n’est le même nous ont appris à te deviner.

Tu nous as fait le cadeau d’une présence sans colère, cette fois.

C’est qu’il arrive que ta vie boîte, ricane. Nous autres, on a les mots pour exorciser la voix rauque de la mouscaille, le cortège des fâcheux, l’armée des nuls qu’on croise tous : mais aux yeux de certains (y compris dans ton cas de supposés professionnels encadrants blabla… autre débat), oui dans ce monde aux grosses coutures il arrive que tu fasses cible. Et là…

Je hais en bloc ceux qui te font du mal. Des cons qui ne le font pas exprès aux autres, je claquerai tous leurs beignets sans distinction. Leur capacité de nuisance m’irrite la couenne.

On ne te bouscule pas, c’est tout, et c’est non négociable.

Même si ta colère peut naître de raisons incompréhensibles à nos logiques internes : c’est déroutant. Ça ne te rend pas facile, mon asticot.

Mais entre nous qui l’est vraiment ? L’humain est tissé à mailles serrées, ses fils sont imprévisibles. Tu l’es , donc. Mais quoi ? Ton fil à toi est rugueux, glissant, de couleur inconnue.

Et surtout, bien trop serré.

Il y a eu ces films regardés en plantes vertes sur le canapé, parce qu’il pleuvait dehors. Nous, ton bras contre le mien, au chaud dans les images, on était bien. S’enfout la flotte.

Il y a eu ces longs moments à regarder de vieilles photos, autre rituel au cœur d’une vie qui en a besoin plus que d’autres.

Tu vois les tiens, plus jeunes, tu ouvres la boîte « passé »: ta mère et moi, enlacées, moi trois ans et elle six mois alors qu’au vrai je suis sa tante, caprice générationnel qui fait rire ; ton grand-père trop peu connu alors que son sourire est dans le tien, tous ces échos de toi, ces gens qui participent à ce que tu es te fascinent, et tu questionnes, et tu demandes, et je réponds autant que tu veux, on peut y passer tout le temps de la vie, parce que je trouve bien de te consacrer tout le temps de la mienne quand je peux ; c’est si peu comparé à tes parents.

Ce sera toujours trop peu.

Ils te rassurent, ces disparus dont je peux parler, ces vivants que tu apprends en les voyant avec trente ans de moins – Ah, ça te fait marrer, des fois, on se fait vieux, hein ? - oui, et dans ce qu’on ne se dit pas il y a ça, « ils sont là, on est là », cet amour pour eux que tu ne sauras jamais dire et quasi jamais montrer brille dans ta malice, ton sourire attendri, ta joie à les voir, ta curiosité avide de leur vie à eux, leur parcours, ce qu’ils faisaient… J’ai plaisir alors à me faire conteuse parce que je te sens heureux.

Toi , mon aigu dont le regard-laser ne croit pas ce qu’il voit, mais au-delà, quand souriante à ton lever, je te demande comment tu vas et que tu me réponds « pourquoi t’es triste ? » . Moi qui pensais dans ma candide assurance ne rien laisser voir à quiconque… Tu étais bien jeune alors. Mais ton acuité d’homme n’est pas moins profonde, pas moyen de te duper.

Il y a eu ce lundi où je t’ai accompagné dans le lieu où ta semaine se déroulerait loin de ta famille, mais avec des gens –enfin- qualifiés pour t’accompagner. Un lieu où tu te plais, j’ai eu le temps de le ressentir, même si notre au-revoir n’a guère duré. Pas ton truc, les effusions. Ça tombe pile, je ne goûte pas les adieux qui traînent.

Il y a eu dans notre collec un moment cadeau, un temps suspendu donc non mesurable et tant mieux, rien n’est plus froid que la mesure en ce qui nous concerne. Ta tête sur mon épaule, une seconde, peut-être deux. Soit mille en temps-à-nous.

Nous deux, on est riches, vois-tu.

On fait mieux que se connaître, on se sait. Et sans phrases.

Sujet-verbe-complément, c’est pour les nuls.

A nos silences, mon affûté.

Entre nous, c’est ce que je préfère.

Publié dans poésimages

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RougeFramboize 02/06/2016 02:32

Je t'ai déjà dit tout le bien que tu nous fais quand nous te lisons; Et là, quelle force, ton "asticot", ton" aigu" sera riche de tout ces mots, toute sa vie sûrement.

Castor tillon 13/02/2016 02:42

Je connais peu de gens capables de parler d'amour et d'amitié de cette façon. Encore moins capables de l'appliquer aussi spontanément et naturellement.
Joëlle, c'est ma copine à moi que j'aime.

Nouvel Alain (Mauron) 12/02/2016 11:32

Un amour sans condition, le seul qui soit vrai. Magnifique déclaration... D'amour? Le mot est faible. D'absolu peut-être. De toute façon on s'en fout de la flotte, et on ne sert qu'à soi-même, alors... Autant prendre nos pas seulement dans ses bras mais dans son ventre celui qui vit aussi autour, trop loin, qui prend le risque de vivre. Le faire revenir à la source de vie.

Antoine de Rancourt 09/02/2016 22:46

Beau texte ! que dire de plus . Je l'ai relu quand j'ai compris

Katie 09/02/2016 09:24

Un texte émouvant, tellement émouvant....
L'amour par brassées entières embaume entre les lignes.
Il y a une belle sensibilité derrière vos mots.
Merci

Joëlle Pétillot 09/02/2016 19:46

Merci à vous Katie. Vraiment.

Bruno FortuneR 06/02/2016 18:43

Tant d'images échangées sans un mot, quel bel album d'amours