Petite chronique des grandes hontes -18- Diverses, brèves et profondes... trois pour une

Publié le par Joëlle Pétillot

Petite chronique des grandes hontes -18- Diverses, brèves et profondes... trois pour une

Bien des années auparavant, existait rue de Rivoli à Paris un local tout en longueur, un ancien machin reconverti en genre de foir’fouille tout-a-dix balles, (ou cinq, je ne sais plus, ce qui n’a pas une importance majeure). C’était une sorte de couloir où s’entassaient de chaque côté des monceaux de babioles allant de la louche au vernis à ongle, de l’écumoire à nouilles au peigne à crêper, de la râpe à fromage à la ceinture en paille, bref, des riens indispensables à qui n’en avait pas besoin. Je me souviens m’y être rendue à une époque où je fumais comme une cheminée. Ici, le détail a son importance. Hélas.

En ce jour béni je cheminais avec mon vis-à-vis, héros au profil grec, [1] et nous devisions dans la joie, nous aimant, aimant la ville, la vie, parisiens à l’époque jusqu’au bout des godasses. Au risque de passer pour quelqu’un qui a fait Verdun, je dois dire qu’en ce temps-là circuler rue de Rivoli en faisant plus de cinq pas à l’heure était envisageable.

Tout en devisant, j’avise le magasin. Une dame postée à l’entrée cendrier en main tenait l’objet à disposition du chaland. Rien d’étonnant en cette ère lointaine où on pouvait même cloper au cinoche (Ah, le Rex !) mais je n’en trouvais pas moins l’idée d’une exquise courtoisie. Pour l’inauguration, sans doute ? Je ne me souvenais pas avoir vu cette caverne alibabesque auparavant.

J’entrai donc et déposai d’un index impavide une cendre légère, tout en continuant mon chemin cibiche en main, l’œil ébloui par des spatules. Mais oui, ce peut être admirable, une spatule, surtout quand on en manque. La prise de conscience me terrassait soudain. Il me fallait des spatules. Toutes affaires cessantes. En plus, imaginez, cinq tailles différentes à un prix si dérisoires... Réduite à l’état navrant d’esclave, je tremblotais de compulsion en serrant mes spatules, quand une voix de rogomme sortie du gosier de la créature au cendrier a retenti derrière mon dos, et que je te tapote l’épaule, comme si brailler ne suffisait pas. Statue vivante de l’indignation, elle m’a asséné un : « c’est pour déposer votre cigarette , médème. PAS VOTRE CENDRE ! ».

Je pense qu’on l’a entendue jusqu’au détroit d’Ormuz.

Vexée, donc mégérisée à bloc, je n’ai pas laissé moufter mon blanc chevalier (dont je voyais bien le pincement de lèvre et l’œil du gars qui se retient d’exploser de rire au pif de sa doudou : ce qui me rendait encore plus furax).

J’ai marmonné un « Quoi, ça arrive à tout le monde, quoi... ».

Princier, - mais prudent – il a attendu quelques instants avant d’articuler gentiment : « Surtout à toi ».

Le pire, c’est que j’ai pas eu mes spatules.

Clic, clac, 2ème.

Les voitures sont des objets faits pour aller d’un point à l’autre. Leur forme, leur couleur, leur marque, y compris pour la mienne, font partie à mes yeux d’une ensemble flou et coloré. J’ai dit.

Parce que je n’aime pas les voitures. Je déteste conduire, je vomis la bagnole, la caisse, la tire, j’aime aller pédestrement, c’est juste que pour la Bretagne c’est un peu long alors il faut bien prendre l’utilitaire à quatre roues munie d’un volant et appuyer où il faut pour faire vroum.

Point.

Un douloureux matin, dans l’hôpital où je vivais alors[2], je m’étais levée fort tôt, et d’une humeur à l’avenant en terme de « fort ». Entendez fort méchante. Je devais me rendre à la Maison Mère, appelé le Siège, Vatican situé comme un con avenue Victoria, à Paris, en plein milieu de la Capitale, soit un endroit de tous les dangers, car en plein centre de la Capitale, quand on conduit, la Mort nous guette. Il y a même des autobus.

Tendue comme un fil dentaire, j’avais à peine pu manger.

J’entrais une clé maussade dans cette saloperie de serrure de chié de con qui jamais ne tournait du premier coup, pas de télécommande, alors. Hé non. Fallait tourner une clé, et comme un bonheur n’arrive jamais seul, ma clé à moi, il fallait tourner comme un malade pour entendre un genre de clic libérateur (enfin, libérateur...) Avec tout ça, l’heure de la réunion avançait contrairement à moi, empêtrée dans une résistance d’objet à la mormoil bon sang de maerdeeeuuuu et soudain, des hauteurs, me parvint la voix familière du voisin, antillais jovial et toujours de bonne humeur, lui.

« Pou’quoi tu c’ies ? »

Il aimait conduire. Il aimait sa voiture, qui était rouge, comme la mienne, et sur laquelle je m’acharnais depuis cinq minutes. J’ai été soulagée qu’il me le dise parce que j’étais à un cheveu de nouveau-né d’y balancer un coup de latte, à sa portière à lui. En toute bonne foi, puisque je pensais que c’était la mienne.

Parait qu’une Ford fiesta, c’est pas une Minigolf.

Mais comment on le sait, si elles sont rouges, les deux ?

Dernière, courte.

Je prends mon café du matin, dans ces mêmes années, là où beaucoup le prennent : à la cafétéria. Tenue par une dame adorable, Yvette, que j’appelle affectueusement Vévette, car j’ai de l’imagination.

Vévette est originaire du Jura.

Ce jour-là, j’arrive, je vois que le Chef du service de psy est déjà devant sa tasse. Jovial, il m’offre la mienne, et Vévette radieuse me dit « figurez-vous que monsieur P. est du jura, comme moi ! »

Je me tourne tout sourire vers mon donateur et m’exclame: « ah bon, vous êtes jurassique ? »

L’homme n’est pas sans humour. Il me répond que dans un hôpital de géronto, c’est normal.

Toute la journée je me suis sentie bizarre, après.

[1] Pour les fidèles des grandes hontes, celui qui lors du premier baiser avec un poil de sa moustache dans ma narine m’a fait friser la crise cardiaque en retenant un éternuement.

[2] Pour les non-fidèles, j’étais en parfaite santé, juste logée à titre fonctionnel parce que j’y travaillais.

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Clo Hamelin 19/01/2017 15:41

C'que c'est drôle ! J'aime beaucoup, Joëlle. Je suis une amie de Hélène Py.

Joëlle Pétillot 19/01/2017 16:32

Une amie d'Hélène est forcément bienvenue, alors. Merci de ce passage, Clo Hamelin.

Christina 30/11/2016 19:20

Voui, la madame elle est pas bonne commerçante du tout avec son cendrier... elle aurait dû attendre que t'ait fini tes achats... non mais !
Marrant, moi aussi j'ai eu une Fiesta, j'ai eu aimé conduire pendant 20 ans et puis j'ai pris le bus, le train et le bateau... sur mon caddie de commissions trône un "30" à l'heure rouge... et c'est très bien comme ça comme dit ma copine Annie Proulx...
Quant à la perle troisième... juste excellente... je vais aller me coucher sur un éclat de rire... et dire : Encore !!!

Castor tillon 19/05/2016 14:28

Je pense que la madame cendrier chipote, vu que ta cigarette se serait transformée en cendres le temps que tu choisisses tes spatules. Ou alors elle avait l'intention de la fumer.
Le coup de la bagnole, ça m'est arrivé, je suis même parvenu à entrer dedans. J'ai le même rapport que toi aux voitures. Perso, je trouve qu'elles ont deux roues de trop.
Continue, ma Bou, j'adore les gaffeuses, la mienne me comblait et m'émerveillait.

Les caprices de Cachou 08/05/2016 21:05

Heureusement, je suis passée à tout hasard sur ma page G+. Heureusement car sinon j'aurais perdu l'occasion 1/ de rigoler un bon coup 2/ de me sentir moins seule dans la gaffologie chronique 3/ de te claquer un bise.
Trois en un quoi ....

Bruno FortuneR 08/05/2016 16:20

On ne doit pas s'ennuyer de vivre avec toi, surtout toi.
J'ai bien rigolé ...mais je te rassure, je ne l'ai pas montré de peur que tu m'engueules!!!

Joëlle Pétillot 23/05/2016 19:12

Comment pourrais-je jamais t'engueuler, Bruno Fortuner ?