Bars barbares

Publié le par Joëlle Pétillot

J'aime ces endroits où les accoudés fraternisent. Où le monde se refait, couture après couture, c'est que ça ravaude sec dans les arrière-salles, aux tables sage que plus personne n'enfume, mais qui se drapent toujours autant dans l'odeur du café et le bruit du percolateur. On se pose, on écoute, parfaitement, on écoute, et des lambeaux de vie passent comme un cadeau, et l'on sirote avec, peut-être à deux pas de soi, un être fait sur mesure pour nos errances et qu'on ne reconnaîtra pas. Ainsi les rues sont pleines de bonheurs parfaits qui n'ont pas été ramassés par leur propriétaire: il n'a rien vu.

Il en va des bistrots comme des gens: certains sont aimables, attirants, chauds de couleurs et de paroles drôles, on entre, on est chez soi. D'autres, maussades, exposent des chaises hostiles et un bar délavé, tenu par un patron ou une patronne qui l'est tout autant. Pas de profondeur, juste une surface zincoïde, à peine habitée.

Une aire triste, en somme.

J'aime la danse ambrée d'une pression dont le verre se remplit avec un petit air oblique, le café noir fumant avec un rien d'écume, posé sur la table avec dextérité. Les éclats de voix qui fusent, ce brouhaha de chaleur qui monte et descend dans l'épaisseur, se feutre plus ou moins, parfois cassé par un éclat de rire, et si c'est moi qui ris, je vous jure que le terme "cassé" s'impose.

Je ne sais pas rire, je tonitrue.

La détresse a pourtant droit de cité dans ces lieux-là. Mais existe-t-il un endroit sans détresse ?

La garce sait se passer de mots.

Quelqu'un est droit, devant le bar, un verre posé qu'il ne regarde pas. Dans le verre, du solide, une boisson d'hommes à la Audiard. Le patron ou la patronne s'active, échange un peu, en personne pressée. Il avale d'un trait, paye, s'en va. Il abandonne son verre vide, sort vers l'autre verre vide qu'est la rue, traverse. Entre dans le troquet d'en face. Huit heures du matin, et quelques côtes au compteur, déjà.

Le quart de ce qu'il avale, pour vous, pour le quidam, et les meubles du salon entament une petite valse.

Lui, elle, ça va... Marchent droit.

Juste le regard qui se noie, devient un regard de vieux dès avant la première gorgée. Paraît que les alcooliques n'ont jamais froid. Sauf à l'intérieur ?

J'aime ces endroits quand même, nids de rencontre et d'âmes croisées. Le prix d'un sourire, au petit matin, juste avant le boulot, quand il fait froid dehors et qu'on entoure sa tasse de café noisette? Aucun, l'instant parfait ne se chiffre pas.

Certains clients sont sûrs d'eux, ont le pas martial et la voix posée, saluent d'un bref signe de tête en rentrant, se voient gratifiés de la même ébauche depuis les hauteurs patronales du comptoir: ils font partie du Cercle, l'élite, le Groupuscule, celui communément nommé "des habitués". On n'y rentre pas comme ça. Pour accéder au statut, il faut venir souvent, avoir des petites manies connues des serveurs, le café sans sucre, le crème bien blanc...Voire une particularité: un détail qui frappe, paf, le surnom surgit des profondeurs, et vous colle aux semelles à jamais.

Je dédie cette rêverie de zinc à tous ceux happés par ma route un jour ou l'autre, ces amitiés nomades pas sans profondeur, pourtant, Adèle qui était sourde et qui me corrigeait mes erreurs, un jour qu'elle m'avait vu "signer" pour apprendre ma leçon de l'école de L.S.F. Louis, dit Loulou, qui soignait son cancer à la Suze, et ça a marché, enfin, un bon bout de temps. Jean-Yves, deux mètres cinq, géant roux qui détestait perdre au Yam's et recueillait chez lui un nombre incalculable de paumés, Maryse, la cinquantaine encombrée d'enfants laissés à leur mère avec grâce, par le papa fugueur qu'elle n'avait jamais revu. Elle non plus ne savait pas rire. Quand on se bidonnait, nous deux, le patron criait depuis son bar un éclatant "Vos gueules, les soeurs Gouadec!" parce que la bretagne comptait, pour elle aussi.

Tant d'autres, connus, moins connus, pas connus du tout, de passage.

Un bistrot est l'illustration la plus juste qui soit de l'humanité nue. Des croisements multiples, des histoires autour, des rencontres. Les baisers y volent comme les injures. Pas d'anges, pas de démons, juste des entre-deux qui font ce qu'ils peuvent.

Certains sont vivants. D'autres font peur. Et l'on regarde, depuis sa table, ce ballet d'imperfection plus ou moins imbibé, plus ou moins heureux.

Et on se sent bien parce qu'on est pareils.

Oui, on est pareils.

Publié dans Réflexions-fêtes

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Marie-Cécile Objectivement Nature 04/09/2016 17:20

Les bistrots, j'aime ou je n'aime pas, comme tu le dis ça dépend de choses et d'autres hostiles ou non.
Dans ma petite commune, il n'y en a plus : depuis, on du mal à se rencontrer, se parler pour ne rien dire ou tout se dire... C'est dommage.
Tu as fait un beau tableau d'humanité simple, et c'est bien.

Nouvel Alain (Mauron) 03/09/2016 09:24

Belle danse de mots à propos des bistrots! Moi aussi, je les aime, surtout depuis qu'on n'y fume plus... Et puis, l'odeur de la bière!... Et son panache! Bravo pour ces ambiances saisies!...

Carine-Laure Desguin 02/09/2016 13:12

Beau texte poétique, j'aime les ambiance dans les bistrots, toutes ces gueules que l'on n'oublie jamais. On se croise, on s'aime.