Petite chronique des grandes hontes - 20 -

Publié le par Joëlle Pétillot

Petite chronique des grandes hontes - 20 -

Honte boulangère. Ce n’est pas la première, (cf ICI)

Je la divulgue sans un atome de vergogne alors même qu’elle ne m’appartient pas.  Bienvenue à tous dans ma part d’ombre.

Où domine une sournoiserie aux proportions du désert du Sinaï.

Je me souviens m’être bidonnée au point d’en avoir mal aux mâchoires, que j’ai fragiles car dotées de ce que mon dentiste nomme, avec un œil frisant de goguenardise thérapeutique, « une petite occlusion ». Souffrez que je vous livre ce détail même s’il ne présente pas un intérêt majeur. Il importe en ce monde d’inhumaine virtualité d’évoquer des éléments relevant de l’intime, du non-dit, de nos ténèbres à nous. Un peu d’authenticité ne nuit pas, que diantre.

Alors voilà, j’ai une petite occlusion.

Le Créateur ne se débrouillant pas –pas toujours- comme un manchot, il a quand même laissé un peu de mou et je peux sourire, rire et bailler sans qu’on me recouse après, ce dont j’ai la faiblesse de lui être reconnaissante.

Mais las, venons-en au fait.

Jeune et fringante Ivryenne, (je réalise ici que nombre de ces grandes hontes ont eu ce cadre, et pour cause j’y ai habité vingt-cinq années. En douze mois multiplié par vingt-cinq, à raison d’une honte par quinzaine en moyenne, ça donne forcément un résultat. Mais comme on s’en fout…)

Jeune Ivryenne donc, je me rends à la boulangerie après le travail, pour faire l’achat du brignolet familial. Vient se flanquer dans mon sillage un aimable jeune homme, stagiaire que je cornaque comme je peux en essayant de lui prouver à quel point ce que je fais au quotidien me transfigure. Allez savoir pourquoi, j’ai du mal, mais je lui mens avec beaucoup de cœur.

La boulangère habituelle est fermée, nous sommes lundi, ça me revient, et je dois donc pousser à pieds jusqu’à un centre commercial nommé : Jeanne Hachette, dont la funébritude n’a d’égale que la grisouille, couloirs morts et folle ambiance post atomique.  

Mon jeune bleu toujours dans les pattes, (lui allait prendre le métro, mais il voulait aussi acheter du pain, les deux étant concomitants)  je poursuis jusqu’au lieu susdit, où se trouve une minuscule mais salvatrice échoppe dont le prénom apostolique n’a pas encore envahi l’univers de sa devanture noire, odeurs calculées et gâteaux saute-aux-hanches, que je ne nommerai pas pour ne pas gêner Chez Paul.

Ce nuage de garçon a au moins vingt ans, pas douze. Il est charmant, mais tellement timide que j’ai souvent l’impression, lui parlant, qu’il va tomber en syncope. Pour un mot mal choisi ou un peu d’humour, il rosit d’abord, rougit, ça peut virer au gris mauve, je pèse donc chaque attitude, chaque intonation, prends soin d’éviter la moindre montée dans les aigus s’il n’a pas compris un truc ou mal fait un machin. Bref, je le bichonne, je le ménage, je suis aux petits soins-soins, il me remplit de compassion et c’est, sur une journée, totalement épuisant.

Arrivés dans l’enceinte bétonnée de Jeanne Hachette, si toutefois j’ose m’exprimer ainsi, je constate que la file d’attente à la boulangerie, comme tous les lundis, déborde un millipoil sur la rue. Lui et moi prenons notre place, tout en devisant.

Je le rappelle : l’échoppe est petite. La clientèle entre à dextre, demande ce qu’elle veut, et sort à senestre pain en main. Impossible de faire demi-tour. Comme dans toutes les boulangeries, l’intimité est inexistante et tout un chacun profite de l’achat des autres. Ce qui peut aider quand on vient sans idée préconçue, mais là n’est pas le sujet.

Se trouve, dans le Saint des Saints (soit le côté vendeuses) une nouvelle arrivante.

Comme il y a du monde, j’ai tout le temps de voir :

- 1 - qu’elle remarque mon stagiaire rose

- 2 - qu’il a remarqué qu’elle le remarque, et commencé à virer au carminé moyen, ce qui n’est pas bon signe.

Mais surtout, surtout…

Cette jeune fille, il me faut le reconnaître, sans être jolie, a, comment dire… Un truc.

En fait, une bouche.

Une bouche ornée de lèvres artistement peintes, d’un ton érubescent qu’on ne peut pas rater, avec juste une petite touche de brillant sur le milieu de la lèvre supérieure. Une fine pointe diamantine, là, juste sur le délicat rebord de sa gourmande courbure, un arc de cupidon charnu, rebondi, une ode à la morsure, à la préhension, et quand elle sort un tout petit peu une langue délicate parce qu’elle se concentre sur la monnaie, c’est un appel à…

Poétiser plus avant serait mentir.

Béatrice Dalle, à côté de cette petite, c’est mère Theresa.

Et là, au moment où c’est mon tour, je réalise.

Ils ont un genre de pain, les boulangers, qui s’appelle la « flûte à l’ancienne ».

Mon Padawan m’avait confié lorsque nous partîmes vouloir en faire l’acquisition, parce qu’avec une baguette ça lui faisait trop, et qu’il n’aimait pas le campagne. Pour vous dire si nos échanges frisaient le mysticisme.

Il devait demander, devant tout un chacun, à cette bombe stratosphérique dotée d’une voix un peu rauque et d’un probable bonnet 100 C sous la blouse, avec son petit point brillant sur la lèvre supérieure...  une FLÛTE.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, il fallait en sus qu’elle fût à l’ancienne.

J’ai été immonde.

Prétextant que je n’avais pas encore décidé, j’ai dit à la jeune fille à la bouche de s’occuper "du monsieur derrière moi, j’ai le temps ».

Il parlait tellement bas qu’elle lui a fait répéter deux fois.

Il s'est ensuite carapaté avec une vélocité inattendue, au point qu’après avoir conduit l’achat de deux baguettes avec toute la maîtrise d’une femme d’expérience hétérosexuelle, j’ai regardé partout en sortant. En vain.

La bouche de métro l’avait happé.  

Je sais, ça ne remplace pas.

Mais on ne choisit pas toujours.

 

Commenter cet article

Marie-Cécile Objectivement Nature 20/02/2017 21:49

Un récit comme du bon pain, se gobe et s'avale sans indigestion... bien au contraire, sa légèreté en fait une petite gourmandise.

Joëlle Pétillot 20/02/2017 22:31

Merci Marie-Cécile ! Oui, il s'en passe dans les boulangeries...;-))

Pata 13/02/2017 11:44

Ah bon ? Flûte alors, j'ignorais un des sens de ce mot !

Indécence même, devrais-je dire ^^

Bruno FortuneR 13/02/2017 07:18

Comme c'est bien raconté! Tu as l'adresse de cette boulange?)

gérald vitry 12/02/2017 09:09

Délicieux et sans gluten !

Sage747 10/02/2017 01:24

Heureusement que vous n'alliez pas acheter des cigarettes. Ou des cigares. Ou des...

Nouvel (Mauron) 09/02/2017 10:07

Ps... Ce n'est pas si loin, les "ivresses d'ivry !...

Nouvel (Mauron) 09/02/2017 10:06

Comme c'est exquis, sans être bio tout à fait, ces atomes de séduction, cachés dans des mies de pain ou des courtoiseries "saute-aux-hanches"... Le bonnet 100 C fait de tous les porte-b(r)aguette des insensés, c'est bien connu, alors l'accroche-coeur aux lèvres de la "belle meunière", ce n'est pas du pipeau, c'est de la flûte traversière. Bref, ça gazouille, ton récit, c'est plein d'envies de caresser les miches... Où qu'elles soient.

Les caprices de Cachou 08/02/2017 18:27

J'aime bien toutes ces circonvolutions dans le récit, ces "petits plus" qui en font toute la saveur. C'est bon comme ... des mises en bouche, si je puis me permettre ;-)