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L'homme qui dessine

L'homme qui dessine

Voilà longtemps que je n'avais pas fait un tour du côté du XI B. J'ai déjà tant écrit sur ce lieu où l'enfance de tes deux ainés te fut volée. Tant écrit, mais pas aussi bien que tu l'as fait. 

Là-bas, tu dessinais, parce que c'était ta vie envers et contre les ténèbres, la promiscuité, la crasse, le froid, la bouffe improbable, les bestioles de lit.

Tu dessinais.

Je peine à imaginer avec quel matériel, ceux qui vous gardaient ne devaient  fournir ni le Canson, ni les tendres pastels. Ton ami, mon parrain, ton frère de Villégiature, comme vous le disiez le sourire aux lèvres,  m'a dit que c'était le plus souvent le dos de papiers qui traînaient et des bouts de bois calcinés.

Tu dessinais. 

Tout ce que tu as fait là-bas est frappant de maîtrise : trois traits jetés, deux pour une ombre, et le mouvement  happé comme un papillon, d'un filet-crayon agile, plein de vie.  Croquis, ah,  le joli verbe né du mot, croquer  Il y avait de la gourmandise à te voir faire aux jours heureux, ceux dont j'étais, cette discrète satisfaction lorsque tu avais croqué l'inconnue qui passait, l'enfant en plein jeu, le chien. Lorsque c'était fini, il arrivait que tu sois content. Pas toujours. Trop modeste pour ça.

Vers qui se tournait ta fierté en ces heures sombres ?

Certains de tes compagnons d'infortune dessinaient aussi. Je présume que c'est l'un d'entre eux ici, peut-être était-ce toi qu'il dessinait ? Tous deux en miroirs, vous construisiez votre propre mise en abyme ?

A l'oreille, ça sonne juste. L'abîme n'était pas loin. 

Ce que j'admire le plus : ce gouffre d'attente jour après jour, heure après heure, durant quatre longues années, ne vous a pas vaincus. 

Tu dessinais. 

Ce croquis là orne les murs d'une chambre belge, celle de ton arrière petit-fils, qui te voue une admiration profonde. Les barbelés, il connaît, au moins à l'intérieur. L'autisme est son stalag à lui. Mais lui non plus ne s'avoue pas vaincu. Il peint, il écrit. De belles choses. Tu serais fier de lui. 

Ce croquis là lui fut offert par l'enfant du retour, mon frère, né à la toute fin de l'année 1944. Autre certitude : tu te serais réjoui de le lui donner. Comme tu l'aurais aimé, ce jeune homme. Et compris.

Va savoir pourquoi certains jours ton absence de si longue date, bien trop longue, me pèse plus qu'à d'autres. L'hiver, peut-être. La grisaille. Les coups reçus, la vie n'épargne jamais longtemps. Tu me manques, père distrait et pourtant observateur aigu, aux longues mains habiles, pipe au bec à toute heure, y compris en dessinant. 

Ton arrière petit-fils dont je suis la marraine - j'espère faire le job au mieux, en tout cas je m'y efforce - m'a demandé un témoignage, une anecdote, pour un de ses écrits sur toi. 

La voici : 

Nous étions tous réunis pour l'un de tes anniversaires, il y a bien longtemps de cela. Tu flottais dans l'amour de nous, promenant un air discrètement ravi, toujours taiseux, le bien-être du moment. Je ne sais plus si c'est ma bien-aimée sœur ou moi qui t'avons demandé si tu étais content de cette journée pour tes 63 ans. 

Tu as répondu d'un franc sourire : "Oui ! Je croyais les avoir eus l'année dernière."

Tu auras eu 63 ans pendant deux ans. 

Compter, c'est vulgaire, et quelle perte de temps.

Et puis, tu étais occupé, enfin. 

Tu dessinais.

 

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Joëlle Pétillot


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O
Très beau.
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