Banque, banque. Petite chronique des grandes hontes, 4, hélas.

Publié le par Joëlle Pétillot

 

Les banques constituent des lieux glacials où officient des robots.

Pourtant, il arrive qu'on s'y rende en sifflotant. Ce jour là...

 Ce jour là, au chaud dans ma bonne vieille voiture rouge, j'avais mis à profit la pause-déjeûner pour me rendre dans le lieu-glacial-où-officient-des-robots afin d'y récupérer un chèquier.
Plus démentiel en matière d'aventure ... On frémit.


Quelque chose, pourtant, me rendait euphorique. Toute à ma joie, je beuglais avec la radio je ne sais quel tube oublié depuis.

Car je venais, avec  l'Amie, de projeter une semaine de vacances à deux à Venise. Elle et moi loin de tout, et la perspective de planter là l'homme de ma vie et mes deux garçons pour aller parcourir en filles les rues magiques de la Cité des Doges, sans repassage ni caddie à pousser, me donnait des ailes.

Venise


Arrêt sur image : parlons un peu de l'Amie.  Savoir pourquoi on aime les gens revient à ne pas les aimer, glissons donc sur l'analytique, aucun intérêt.
Elle et moi partagions un nombre certain de points communs, à savoir plusieurs enfants en plusieurs papa, un grand choix de patronymes sur notre boîte aux lettres (rapport aux plusieurs papa etc...)  plus une tendance gênante (pour les autres) à se bidonner à grand bruit.
Des différences ? Plein. La plus notable : elle était en nage par douze degrés, quand je grelottais à 24. Ce qui n'a pas changé, et trente petites années plus tard, avec une logique qui nous est propre, elle a choisi d'habiter dans le sud quand je rêve de vie en Bretagne. Allez comprendre.

Nous nous étions rendues dans une agence pas loin après avoir ouvert un cochon¹, et disposions de nos billets de train pour l'expédition quelques semaines plus tard. Toute à la perspective,  je conduisais avec une sérénité  indestructible -ce qui a du m'arriver deux fois dans ma vie- et réalisais qu'outre ce motif de béatitude, il s'en trouvait un autre : nous étions vendredi.
Je me garai donc devant la banque avec une maestria insoupçonnée et pénétrai dans le lieu glacial avec de petites gondoles plein les yeux. Je me plantai devant le guichet, expliquai à un Monsieur Sérieux la raison de ma présence. Notons, pour la compréhension de ce qui va suivre, que l'usager à l'extérieur du comptoir est toujours légèrement plus haut que le préposé qui prépose de ce fait à un niveau légèrement inférieur... L'aspirine, c'est là.

Le Monsieur Sérieux me demanda une pièce d'identité que je voulus lui tendre avec l'enthousiasme corrélé à l'état décrit plus haut : car dans ma bulle les oiseaux chantaient dans les feuillages lumineux, et j'entendais le bruit de la mer et voyais les reflets de la lagune danser sur les pierres vénérables.
Parfaitement.

Mon sac à main posé sur le guichet, je voulus en extraire la pièce demandée, laquelle résista, sans doute coincée par un monceau de machins.
Au passage, je laisse aux représentants des porteurs de baloches l'entière responsabilité des éventuels commentaires sur les sacs à mains féminins et leur réponds d'emblée que flûtre.
Afin d'en terminer avec ces formalités, je tirai d'un coup sec sur l'objet, entraînant dans mon élan un des machins qui jaillit du sac dans un mouvement vertical accéléré, pour ralentir
avant d'amorcer le mouvement contraire comme le veut la triste loi du genre, et atterrir de l'autre côté du comptoir sur les Dossiers Très Importants du Monsieur Sérieux.

Plic.

Ce léger bruit, cet imperceptible froissement m'a résonné aux oreilles longtemps après.
Ma plaquette de pilules (oui, je sais, qu'est-ce qu'elle foutait là ? ) venait de se poser avec une grâce de danseuse, sur les papiers d'un préposé. A la banque.
Devant un bipède hominidé qui attendait, non pas derrière moi comme cela aurait dû s'il existait la moindre justice en ce bas monde, mais à côté. 

pilule


Le Monsieur Sérieux me la restitua  avec un étirement labial si discret que le nommer "sourire" tient de l'hyperbole.

Mais il prit le temps d'articuler en me regardant au fond des yeux :
- Ça peut être utile.

Je suis sortie de la banque, j'ai démarré en gardant le frein à main enclenché, j'ai laissé la voiture ouverte sur le parking en bas de chez moi.
Tout était redevenu comme avant.

Quand j'ai narré l'anecdote à l'homme de ma vie, il m'a conseillé gravement de placer le chèquier dans la table de chevet.
Vu où je rangeais ma pilule...


¹Ouvrir un cochon signifiait pour elle et moi amorcer les économies nécessaires pour s'offrir une escapade.  Cochon étant entendu ici comme tire-lire, on l'aura compris. 



 

 



 

 

Banque, banque. Petite chronique des grandes hontes, 4, hélas.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Castor tillon 15/05/2014 21:20

Je ne porte les balloches de personne, moi. Mais le contenu du sac à dos qui ne me quitte jamais ferait passer ton réticule pour un modèle de rangement. C'est bien simple : dans le mien il y a tout, et je n'y trouve jamais RIEN, à moins de m'encorder et de prendre huit jours de vivres.
L'auto-dérision est un genre que j'adore, alors une foirade narrée par Joëlle...

Les caprices de Cachou 15/04/2014 21:09

J'aime beaucoup ces "grandes hontes" qui me déculpabilisent des miennes !! (que je ne saurais narrer aussi allègrement : serait-ce qu'elles m'étreignent encore ?!!)

Joëlle 16/04/2014 15:40

Vas-y Cachou, fais péter la honte ! Je suis sûre que ce serait rond en bouche et gouleyant. :-)

Mimi 14/04/2014 22:30

Cette histoire me fait un bien fou. Elle me rappelle de jolis et précieux souvenirs. Bien sur, tout cela est personnel mais ne m’empêche pas d'adorer le style et l'humour. Bravo Jo!♥♥♥

Annie Gehand 14/04/2014 21:37

L'homme de ta vie est un homme sérieux que tu ne devrais échanger pour rien au monde !