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Petit Oeuvre

Petit Oeuvre

Les doigts gantés d’un brouillard blanc dansent dans la farine. L’odeur poivrée de la levure pique un peu au début. Palper, mêler, pétrir : nous voici démiurge. Quelque chose rebondit sur la paume des mains, un doux chaos se troue, remonte, se replie en origami courbant l’échine. Que naîtra-t-il de cette soumission ?

Il faut que cela dure. Ce geste millénaire aux allures de jonglerie, cette masse souple qui s’affermit à mesure qu’on la travaille, perd à chaque minute l’informe du début, devient lisse, s’affranchit de la peau comme une amante qui se détache. De temps en temps, une fine pluie la rend plus humide ; l’eau est le liant, et il n’est pas de parure plus subtile. Trop, et la pâte colle. Pas assez : elle s’effrite en granulés sableux remplis de sournoiserie. J’ai trouvé la parade : pétrir en souriant. Mais pas seulement : tout gourmand digne de ce nom se doit de projeter. L’habileté prend sa source au plaisir anticipé de l’attaque à belles dents. Que vaudrait un effort qui n’imagine pas ?

C’est au creux des veines, alors, que monte la chaleur du four, ce dernier commué en prison éphémère où le Petit Œuvre connaîtra la plus joyeuse transmutation qui soit. Mais avant cela, le meilleur.

Un serpent de parfum rampe dans l’air ; gagne les narines, les joues, le corps, répand dans toutes les pièces une fragrance suggestive, on pense « goûter » on rêve « tartines », on fantasme « confiture », « miel », ou, le meilleur du meilleur de tout, « rien ». Juste cette croûte luciférienne, cette mie tiède encore de son repos, qui portera, de toute sa puissance invasive, haut, très haut, le plaisir, loin, très loin la beauté des simples choses, le doux moment.

Le quatre heures des enfants : la belle tranche encore tiède sur laquelle il convient de déposer d’une main aérienne, une barre de chocolat. On attend un peu, puis elle est juste fondue et là...

Et là, je dois vous laisser. C’est l’heure sacrée, celle où j’ai huit ans et demie.

Bien à vous.

 

 

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À propos
Joëlle Pétillot


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O
Je ne pourrai plus désormais pétrir mes pâtes sablées sans penser à ton sourire ... et sourire à mon tour :)
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J
Nous sourirons ensemble. Excellent programme.